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Depuis 2013, la Californie a généré 229 millions de crédits carbone forestiers. Au Québec? Zéro. Résultat: une fuite de capitaux de 409 millions de dollars. Alors que le gouvernement vient d’assouplir son règlement pour permettre de réelles avancées, les premiers crédits carbone forestiers québécois pourraient être émis en 2027. Mais il ne s’agirait que d’un premier pas pour combler un énorme retard.

Un marché californien… sans le Québec

«C’est vraiment frustrant», résume Marc-André Rhéaume, ingénieur forestier et directeur général adjoint de la Fédération des producteurs forestiers du Québec (FPFQ). «Au lieu de produire des crédits carbone forestiers d’ici, les entreprises québécoises achètent des crédits américains. On perd environ 80 millions par an.»

Dès l’entrée en fonction du marché du carbone, les acteurs californiens n’ont pas attendu pour générer des crédits carbone forestiers, qui sont devenus une vache à lait. En fait, 79 % de tous les crédits carbone générés proviennent de projets forestiers. Pendant ce temps, Québec a attendu à 2022 pour lancer un premier protocole sur le boisement, qui s’est avéré inadapté à la réalité du terrain.

Faute de générer suffisamment de crédits carbone au Québec, les entreprises d’ici ont dû acheter pour plus de 500 millions de dollars de crédits carbone sur le marché californien entre 2014 et 2024, dont 409 millions de dollars pour des projets forestiers.

Fait à noter, ces crédits peuvent être générés n’importe où aux États-Unis. Par exemple, les entreprises québécoises ont acheté plus de 2,3 millions de crédits forestiers en provenance de cinq États américains du Nord-Est (Maine, New Hampshire, Massachusetts, Connecticut et New York), représentant une fuite de capitaux estimée à plus de 37 millions de dollars.

Un règlement… inadapté

«Le gouvernement a mis en place un règlement pour générer des crédits carbone avec des projets de boisement sur de nouvelles superficies en 2022, mais le règlement est inadapté, trop lourd et trop coûteux, estime Marc-André Rhéaume. Après trois ans, aucune entreprise n’a été capable d’enregistrer un seul projet.»

William Métivier, président et fondateur de Forair, en a fait l’expérience. Son entreprise veut faciliter la gestion des crédits carbone pour les producteurs de forêts privées, en se positionnant comme un agrégateur de projets. Dans le cadre d’un projet pilote, l’entreprise a réalisé un inventaire en 2024 pour 89 plantations. «Le processus de vérification était beaucoup trop lourd, car le gouvernement exigeait que chaque plantation soit inventoriée individuellement, plutôt que par échantillonnage.»

À cause de cette lourdeur administrative, le seul projet de crédit carbone forestier soumis au ministère de l’Environnement a été bloqué. Face à cet échec, le gouvernement vient d’adapter les règles pour que des projets puissent concrètement être réalisés. «Le gouvernement a amélioré la situation en facilitant l’agrégation de projets», note M. Rhéaume.

L’agrégation permet de regrouper plusieurs petites plantations pour partager les coûts fixes de vérification, de courtage et de méthodologie, rendant ainsi les projets de moins de 10 hectares économiquement viables.

Les premiers crédits en 2027

Avec les ajustements récents, les premiers crédits forestiers québécois pourraient être délivrés début 2027, en lien avec les 89 propriétaires ayant participé à la première ronde d’inventaire. «On espère ajouter 1000 propriétaires au projet en 2027», lance M. Métivier. D’ici 2030, Forair espère rejoindre 5 000 producteurs ayant des plantations d’une superficie totale de 40 000 hectares.

La FPFQ estime que 100 000 hectares de plantations réalisées depuis 1990 sont déjà admissibles au Québec. «Demain matin, ça représente 43 millions de dollars. C’est de l’argent qu’on donne aux Américains, mais qui pourrait rester ici, dans nos milieux ruraux», lance M. Rhéaume.

Qui est admissible?

Pour produire des crédits carbone, les propriétaires de terrains privés doivent avoir fait une plantation d’arbres d’au moins un hectare après 1990 sur une friche agricole. Comme les coûts d’accréditation sont élevés, les projets sont regroupés pour limiter les dépenses.

Pour l’instant, Forair est la seule entreprise à offrir le service d’agrégation de projets, offrant une application gratuite pour que les propriétaires puissent vérifier eux-mêmes l’admissibilité de leur plantation. «Aucune obligation, aucun frais. Juste l’inscription. Aucun risque. Pas de contrat signé pour la durée du projet», insiste-t-il.

Étant donné que les crédits carbone peuvent être émis de façon rétroactive, les producteurs forestiers recevront un montant initial pour le carbone capté par le passé. Pour une plantation moyenne de 4 hectares, les revenus initiaux se situent généralement entre 200 et 300 $ par hectare, puis 70 à 80 $ par hectare par la suite. « Les premiers 15 à 20 ans, il n’y a presque pas de carbone, mais après 20 ans, l’arbre croît plus vite, ça génère plus de carbone et plus de revenus », explique M. Métivier.

Une première étape, mais insuffisante

Les récentes modifications administratives facilitent l’agrégation de projets et réduisent certains coûts de vérification. «C’est une bonne nouvelle, mais il faut continuer», insiste M. Rhéaume.

Selon ce dernier, d’autres allégements devront être faits pour faciliter l’ajout de nouvelles plantations, car les coûts initiaux sont trop élevés, alors que les producteurs doivent attendre près de 15 ans pour générer des revenus suffisants.

De plus, le Québec n’a pas de protocole équivalent à l’Improved Forest Management (IFM) californien, qui permet de générer des crédits en modifiant les pratiques forestières (allongement des cycles de récolte, protection de territoires, etc.). «Comme si on voulait être plus catholique que le pape. Si la Californie l’accepte, pourquoi pas nous?» demande M. Rhéaume.

«On ne lâchera pas tant que ce ne sera pas accessible aux producteurs forestiers», conclut M. Rhéaume.

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